15.12.07
Les mémoires d'un dirigeant communiste
Les mémoires de Jean Vittoz, communiste
Jean Vittoz, Sur la Grand’ Route… de ma vie, vers 1984.

Les communistes haut-savoyards font rarement l’objet d’études, sauf à propos de leur rôle en 1940-1945. Voici l’autobiographie d’un de leurs dirigeants.
Jean Vittoz naît en 1908 aux Abrets (Isère). Dans la localité, deux usines de soieries avec une main d’œuvre féminine étroitement surveillée. Le père répare vélos et motocyclettes tandis que la grand-mère fait les lessives chez les bourgeois. Imagine-t-on que les oranges ne sont vendues qu’en fin d’année et que l’auteur voit sa première banane à l’âge de dix-huit ans ? La famille prend son bain dans un bac qui se trouve dans l’écurie. On s’épouille. Il y a onze enfants.
Heureusement de petites choses améliorent l’ordinaire : la grand-mère possède un jardin et une vigne, on rapporte des fruits d’une maison bourgeoise et en 1915 le père dont l’activité mécanique est devenue indispensable se fait payer en nature. La famille vit donc « non pas pauvrement mais avec économie ».
Mais Jean a horreur de la mécanique et ne veut pas devenir mécano comme papa. Il fera des études, lui ! Il sortira de la condition ouvrière, lui ! Hélas, après le certificat et une première année de cours supérieur, le manque d’argent l’oblige à arrêter. Il a quatorze ans. Coup de chance, un pharmacien lui enseigne alors le métier de préparateur. Les industries pharmaceutiques étant peu développées, il faut préparer sur place la plupart des médicaments (non remboursés). Il faut beaucoup lire pour apprendre les dosages. Parfois on herborise en montagne. Jean travaille en Isère et Haute-Savoie, surtout à Annemasse et Genève et touche 1800 F par mois, un bon salaire.
Finalement, sur le plan professionnel il s’en est bien sorti. Mais il était devenu sociologiquement différent de sa famille. Le communisme lui permettra d’assumer cet écart, de rester symboliquement fidèle à son père ( = la condition ouvrière) tout en ayant sa propre vie.
Sur le plan politique Jean venait d’une famille où jusqu’en 1914 les hommes adhéraient à la SFIO et chantaient Montéhus. Arrive la guerre de 1914 qui bouleverse tout. La mère a du mal à toucher les allocations militaires, cas fréquent. Leur patriotisme est meurtri. La révolution russe de 1917 enthousiasme ces républicains déçus et ils la considèrent comme un deuxième 1789. Au café les discussions vont bon train. Jean sympathise avec les frères Cuaz, un maréchal-ferrant et des ouvriers « pas trop mal payés », syndicalistes SFIO qui préfèrent les réformes douces aux violences révolutionnaires. En 1920 au congrès de Tours, le père de Jean vote pour la motion bolchevique. Deux députés locaux adhèrent au PCF.
En Isère comme en Haute-Savoie, ces premiers communistes sont surtout des ouvriers et des artisans. Parmi eux, des « anarcho-syndicalistes » combatifs mais peu disciplinés. Il faudra des années au PCF pour les faire marcher au pas ou les éjecter. Pendant les années 1920 les rangs communistes fondent comme neige au soleil.
Jean Vittoz est impressionné par Just Songeon, instituteur savoyard devenu communiste et candidat aux législatives de 1920. Il admire aussi Lucie Colliard, institutrice savoyarde féministe et communiste qui « avait la parole aisée ». Le frère de Jean milite contre la guerre au Maroc. En 1929-1931, pendant son service, Jean qui a adhéré depuis peu rencontre un sergent-chef qui le protège contre la répression, un prêtre marqué par les fusillades de mutins en 1917.
Ces premiers communistes qui mythifient la ville et l’usine ont du mal à établir le contact avec la ruralité savoyarde, d’où leur marginalité et l’amertume qui en découle. « Il faut avoir vécu cette époque pour comprendre ce qu’il a fallu d’énergie, de volonté pour affronter les électeurs en Haute-Savoie en majorité paysans ». « Il faut dire qu’avant 1939, le Parti comptait environ 120 adhérents répartis sur Annecy, Annemasse, Faverges, La Roche, Le Fayet, Cluses, Thonon, Evian, quelques paysans à Machilly, Cervens. Le Parti recrutait ses adhérents dans le usines de SNR (roulements à billes), la SNCF, la douane, les pêcheurs du Léman, les ouvriers du Livre ».
Dans les années 1930, Jean Vittoz milite à Lyon dans le quartier populaire du Bachut, insalubre. Il combat avec courage pour l’amélioration des conditions de vie qui étaient tout à fait déplorables. Que les générations futures lui en soient reconnaissantes !
Le moment est venu de prendre du pouvoir et des responsabilités. Il entre au Bureau fédéral du PCF et se présente aux cantonales. Les grèves de 1936 l’exaltent. Il milite aussi au syndicat. En 1937 il est licencié à cause de ses idées et visite l’URSS.
Arrive la guerre, période à laquelle l’essentiel du livre est consacré. En 1940 Vittoz reste en Haute-Savoie où il tente de reconstituer le Parti. Il cherche à reprendre contact avec les ouvriers CGT. Mais beaucoup hésitent, d’autres sont surveillés ou emprisonnés. Il faut vaincre « l’idée que Vichy était la meilleure solution, que Pétain avait évité le pire ». Jusqu’en 1941 la Légion était populaire, dit-il. Vittoz est à l’origine avec Pierre Girardot et Hubert Mugnier du « Manifeste à la population savoyarde » de février 1943. Il risque sa vie pour défendre la liberté et l’indépendance nationale.
Début 1943 la vague de refus du STO brise leur isolement. Jean s’occupe des FTP, organisation militaire proche du PCF et du Front national de l’époque, son équivalent civil.
A la Libération, auréolé du prestige de l’Armée rouge, le PCF a le vent en poupe. En Haute-Savoie le nombre de cartes grimpe de 200 à plus de 1000. Le journal communiste l’Etincelle tire à 3000 exemplaires. Jean est membre de la commission d’épuration du canton d’Annemasse et n’a guère de considération pour les autres partis. « A part le PCF, aucun parti politique en tant que tel n’avait fait de résistance » affirme-t-il trop rapidement… Selon lui, les élus d’avant 1939 étaient soit collaborateurs, soit trafiquants... Il en veut beaucoup à Louis Martel, député de droite.
Malgré les pressions, Jean refuse de devenir député, préférant laisser la place à Boccagny dont le PCF semble se méfier. Il devient conseiller général de 1946 à 1951 puis candidat aux législatives de 1958. En 1971 il prend sa retraite pour se consacrer aux associations d’anciens combattants.
Dans ce livre Jean Vittoz montre du talent. Les portraits de sa famille, du quartier ou de ses camarades sont émouvants.
Néanmoins, l’émotion ne saurait tenir lieu d’analyse. Ni le courage ou le dévouement. Il faut bien signaler une absence totale de sens critique. Pour Vittoz le Parti est infaillible, comme l’Eglise pour les grenouilles de bénitier. Sur nombre d’événements historiques, rien n’est dit ou si peu. L’essentiel du livre décrit l’enfance et la guerre, sujets suscitant l’unanimité et susceptibles d’offrir une légitimité à un parti affaibli. Mais peu de lignes sur 1936, la Guerre d’Espagne ou la Guerre d’Algérie. Absolument rien sur le pacte germano-soviétique, la Guerre froide ou Mai 1968. Rien sur la situation en Union soviétique. Rien sur les conflits internes au Parti. Que de silences !
En somme, un homme à la fois généreux et dévot.
Juliette Groz, première mairesse du 74
Juliette Groz (1899-1953) fut la première femme maire en Haute-Savoie. Or cette communiste fut élue, non dans une ville ouvrière mais à Dingy-en-Vuache, petite commune agricole comptant seulement 170 électeurs en 1945.
Comment l’expliquer ?
D’abord, la culture familiale a joué. Depuis la Révolution les Groz ont souvent exercé des responsabilités municipales. Edouard, père de Juliette, fut maire SFIO.
Un facteur local intervient également. La mémoire locale affirme que Raclaz était peu pratiquant. Il paraît qu’un instituteur avait influencé toutes les familles sauf deux. On parle d’un groupe d’anticléricaux et du café d’Emile Martinet dit Mile La Platte, ancien cheminot syndicaliste de Bellegarde chez qui on parlait politique.
Le communisme de Juliette s’inscrivait dans cette lignée familiale et locale. D’une certaine façon il fonctionnait comme une sorte de radical-socialisme rénové, en plus social, moins macho, moins intégriste laïc et bien sûr favorable à la catégorie des ouvriers.
Le PCF bénéficie également de l’héritage de la Résistance, héritage qu’il fait fructifier par une propagande hyperbolique. En 1940 et 1941, la ligne de démarcation passe sous Raclaz. Les jeunes la traversent. Dans le journal communiste l’Etincelle (13-10-45), Juliette raconte : « Je franchissais chaque jour clandestinement la ligne de démarcation pour passer des réfugiés, du courrier, je cachais et hébergeais chez moi des réfractaires et des proscrits, effectuais la liaison entre les réfractaires que l’on m’envoyait de Lyon, de Chambéry, de Saint-Etienne et d’ailleurs, après les premières formations du maquis, de Dingy à Annemasse à bicyclette et presque toujours la nuit, à la barbe des Boches. Je convoyais moi-même par le train des groupes de « maquisards » de Valleiry à Annemasse, avec l’aide de M. Phippaz, chef de gare à Valleiry, de mon bon camarade Marius Vincent fusillés tous les deux dans d’atroces conditions ». Elle héberge Jean Fournier, de Lyon, fuyant le STO, qui fit de la résistance et sera tué.
Les 29 avril et 13 mai 1945 se tiennent des municipales, premières élections depuis le début de la guerre. Le MRP démocrate-chrétien est concurrencé par le PCF. Celui-ci, bien organisé, multiplie les réunions, les cellules et les cours de formation. En Haute-Savoie, le nombre de ses adhérents double. Le parti promeut des militantes. Les communistes s’activent dans l’UFF (Union des Femmes Françaises). Le PCF bénéficie aussi de l’inquiétude des paysans.
Une vingtaine de maires PCF est élue (un seul maire communiste avant guerre). A Dingy sur 170 électeurs, 105 votent au premier tour. Deux listes se trouvent en compétition, celle de Juliette et celle de l’ancien maire. Ce n’est pas Juliette qui reçoit le plus de voix et pourtant le conseil la choisit comme maire. On raconte qu’elle avait un bon niveau d’instruction, qu’elle était célibataire, sans exploitation à charge et qu’elle était autoritaire. Or il fallait quelqu’un de capable pour les formalités nécessaires à la reconstruction du hameau de Bloux incendié par les Allemands.
Une fois maire, Juliette co-préside l’amicale des élus communistes. En juin 1945, elle participe à une conférence régionale du PCF.
Durant son mandat elle se montre dynamique. Le journal communiste lui consacre de longs articles, il en fait sa vedette. Grâce à elle, Dingy a obtenu un service de cars vers Annecy deux fois par semaine. Il décrit son énergie à propos d’un chemin dont les fossés se bouchent. « Il faut poser des conduites en ciment [...] mais pour les tuyaux en ciment, il faut des bons. [...] Elle obtient des bons, elle trouve les tuyaux » ((L’Etincelle, 21-09-46).
La reconstruction du hameau de Bloux fut longue. Un journal raconte : « Bloux eut le privilège d’être adopté par un illustré catholique de Genève, l’Echo Illustré et il en a déjà reçu de grands bienfaits. Le 1er août [1945], le journal venait, une fois de plus, faire une visite à ses protégés et leur apportait tout le petit outillage agricole dont ils ont besoin. [...] Madame Gros, maire de Dingy, entourée de son conseil municipal, reçut l’Echo Illustré. [...] Et au cours de la petite collation qui suivit et à laquelle prenaient part tous les sinistrés de Bloux, Mlle Gros exprima la reconnaissance de ses administrés. Elle rappela comment la Suisse, vint déjà, à plusieurs reprises au secours de notre pays en détresse » (Le Patriote savoyard, 16-08-45).
Extrait de l’Etincelle : « Constitution de l’Association locale des sinistrés du hameau de Blue [sic], rattachée à la Fédération départementale, dont Juliette Groz assure la vice-présidence. [...] Puis la commune n’étant pas "classée", ce furent d’incessantes démarches... Après de vaines démarches auprès de l’Inspection générale de l’Urbanisme à Lyon et appuyée par deux délibérations du conseil municipal, notre amie Juliette Groz se rendit à Paris auprès de notre camarade François Billoux, ministre de la Reconstruction. Trois semaines plus tard, le 17 septembre 1947, le décret ministériel classant Blue comme localité française sinistrée paraissait au Journal Officiel » (26-09-47).
La municipalité célèbre la Résistance. « Dingy-en-Vuache. Le dimanche 25 novembre [1945], à 15 h 30, a eu lieu la cérémonie d’inauguration d’une plaque commémorative apposée au monument aux morts, à la mémoire de Chapport Albert, soldat au 182e régiment d’artillerie lourde, tué en captivité au cours d’un bombardement aérien de Munich le 16 novembre 1944, et de Fournier Jean de Lyon, parti pour la libération de la Haute-Savoie avec le groupe de résistance de Dingy-en-Vuache, engagé volontaire puis nommé caporal-chef au 6e bataillon alpin, tué aux avant-postes sur le front des Alpes le 5 avril 1945. Devant une nombreuse assistance, Mlle Groz, maire, retraça leur vie exemplaire [...]. Elle salua la présence de leurs familles. [...] Mlle Groz termina en formulant l’ardent espoir que les peuples du monde sauront s’unir pour bannir à jamais le fascisme autour des guerres et des massacres qui déshonorent l’Humanité » (L’Etincelle 08-10-45).
Le 16 novembre 1946, le curé de Vulbens l’invite à assister à une messe pour la statue de N. D. de Boulogne. Elle répond : « Je dois vous faire connaître que le chef de la Municipalité de Dingy-en-Vuache, soucieux de demeurer respectueux de toutes les opinions comme de toutes les croyances, se doit de rester absolument neutre en cette circonstance. Naturellement, Messieurs les Conseillers Municipaux demeurent personnellement entièrement libres».
Encouragée par son parti, Juliette se présente aux cantonales des 23 et 30 septembre 1945. Elle a pour adversaire un radical et Louis Martel, MRP. au premier tour Juliette obtient 44 % des voix contre 49,8 % à Martel. Elle le devance dans les communes du Vuache. Au second tour elle est battue par 400 voix car les abstentionnistes modérés votent.
Atteinte d’un cancer, contestée pour son caractère pas toujours diplomate, Juliette ne se représente pas aux municipales d’octobre 1947 et meurt en 1953. Elle avait demandé que l’on ne fasse pas de cérémonie religieuse (ainsi faisaient les libres-penseurs vers 1900). Il paraît qu’à l’inhumation il y eut des drapeaux rouges.
Illustrations
- portrait et " impressions de J. G." : L'Etincelle, journal communiste de Haute-Savoie, 15-09-1945
- résultat du premier tour des cantonales : L'Etincelle 29-09-1945
Just Songeon, patoisant et communiste








