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28 déc. 12

Jean Vittoz communiste

 

Les mémoires de Jean Vittoz, communiste

 

Jean Vittoz, Sur la Grand’ Route… de ma vie, vers 1984.

 

 

AB037

 

Les communistes haut-savoyards font rarement l’objet d’études, sauf à propos de leur rôle en 1940-1945. Voici l’autobiographie d’un de leurs dirigeants.

 

Jean Vittoz naît en 1908 aux Abrets (Isère). Dans la localité, deux usines de soieries avec une main d’œuvre féminine étroitement surveillée. Le père répare vélos et motocyclettes tandis que la grand-mère fait les lessives chez les bourgeois. Imagine-t-on que les oranges ne sont vendues qu’en fin d’année et que l’auteur voit sa première banane à l’âge de dix-huit ans ? La famille prend son bain dans un bac qui se trouve dans l’écurie. On s’épouille. Il y a onze enfants.

Heureusement de petites choses améliorent l’ordinaire : la grand-mère possède un jardin et une vigne, on rapporte des fruits d’une maison bourgeoise et en 1915 le père dont l’activité mécanique est devenue indispensable se fait payer en nature. La famille vit donc « non pas pauvrement mais avec économie ».

 

Mais Jean a horreur de la mécanique et ne veut pas devenir mécano comme papa. Il fera des études, lui ! Il sortira de la condition ouvrière, lui ! Hélas, après le certificat et une première année de cours supérieur, le manque d’argent l’oblige à arrêter. Il a quatorze ans. Coup de chance, un pharmacien lui enseigne alors le métier de préparateur. Les industries pharmaceutiques étant peu développées, il faut préparer sur place la plupart des médicaments (non remboursés). Il faut beaucoup lire pour apprendre les dosages. Parfois on herborise en montagne. Jean travaille en Isère et Haute-Savoie, surtout à Annemasse et Genève et touche 1800 F par mois, un bon salaire.

Finalement, sur le plan professionnel il s’en est bien sorti. Mais il était devenu sociologiquement différent de sa famille. Le communisme lui permettra d’assumer cet écart, de rester symboliquement fidèle à son père ( = la condition ouvrière) tout en ayant sa propre vie.

 

Sur le plan politique Jean venait d’une famille où jusqu’en 1914 les hommes adhéraient à la SFIO et chantaient Montéhus. Arrive la guerre de 1914 qui bouleverse tout. La mère a du mal à toucher les allocations militaires, cas fréquent. Leur patriotisme est meurtri. La révolution russe de 1917 enthousiasme ces républicains déçus et ils la considèrent comme un deuxième 1789. Au café les discussions vont bon train. Jean sympathise avec les frères Cuaz, un maréchal-ferrant et des ouvriers « pas trop mal payés », syndicalistes SFIO qui préfèrent les réformes douces aux violences révolutionnaires. En 1920 au congrès de Tours, le père de Jean vote pour la motion bolchevique. Deux députés locaux adhèrent au PCF.

En Isère comme en Haute-Savoie, ces premiers communistes sont surtout des ouvriers et des artisans. Parmi eux, des « anarcho-syndicalistes » combatifs mais peu disciplinés. Il faudra des années au PCF pour les faire marcher au pas ou les éjecter. Pendant les années 1920 les rangs communistes fondent comme neige au soleil.

 

Jean Vittoz est impressionné par Just Songeon, instituteur savoyard devenu communiste et candidat aux législatives de 1920. Il admire aussi Lucie Colliard, institutrice savoyarde féministe et communiste qui « avait la parole aisée ». Le frère de Jean milite contre la guerre au Maroc. En 1929-1931, pendant son service, Jean qui a adhéré depuis peu rencontre un sergent-chef qui le protège contre la répression, un prêtre marqué par les fusillades de mutins en 1917.

Ces premiers communistes qui mythifient la ville et l’usine ont du mal à établir le contact avec la ruralité savoyarde, d’où leur marginalité et l’amertume qui en découle. « Il faut avoir vécu cette époque pour comprendre ce qu’il a fallu d’énergie, de volonté pour affronter les électeurs en Haute-Savoie en majorité paysans ». « Il faut dire qu’avant 1939, le Parti comptait environ 120 adhérents répartis sur Annecy, Annemasse, Faverges, La Roche, Le Fayet, Cluses, Thonon, Evian, quelques paysans à Machilly, Cervens. Le Parti recrutait ses adhérents dans le usines de SNR (roulements à billes), la SNCF, la douane, les pêcheurs du Léman, les ouvriers du Livre ».

 

Dans les années 1930, Jean Vittoz milite à Lyon dans le quartier populaire du Bachut, insalubre. Il combat avec courage pour l’amélioration des conditions de vie qui étaient tout à fait déplorables. Que les générations futures lui en soient reconnaissantes !

Le moment est venu de prendre du pouvoir et des responsabilités. Il entre au Bureau fédéral du PCF et se présente aux cantonales. Les grèves de 1936 l’exaltent. Il milite aussi au syndicat. En 1937 il est licencié à cause de ses idées et visite l’URSS.

 

Arrive la guerre, période à laquelle l’essentiel du livre est consacré. En 1940 Vittoz reste en Haute-Savoie où il tente de reconstituer le Parti. Il cherche à reprendre contact avec les ouvriers CGT. Mais beaucoup hésitent, d’autres sont surveillés ou emprisonnés. Il faut vaincre « l’idée que Vichy était la meilleure solution, que Pétain avait évité le pire ». Jusqu’en 1941 la Légion était populaire, dit-il. Vittoz est à l’origine avec Pierre Girardot et Hubert Mugnier du « Manifeste à la population savoyarde » de février 1943. Il risque sa vie pour défendre la liberté et l’indépendance nationale.

Début 1943 la vague de refus du STO brise leur isolement. Jean s’occupe des FTP, organisation militaire proche du PCF et du Front national de l’époque, son équivalent civil.

 

A la Libération, auréolé du prestige de l’Armée rouge, le PCF a le vent en poupe. En Haute-Savoie le nombre de cartes grimpe de 200 à plus de 1000. Le journal communiste l’Etincelle tire à 3000 exemplaires. Jean est membre de la commission d’épuration du canton d’Annemasse et n’a guère de considération pour les autres partis. « A part le PCF, aucun parti politique en tant que tel n’avait fait de résistance » affirme-t-il trop rapidement… Selon lui, les élus d’avant 1939 étaient soit collaborateurs, soit trafiquants... Il en veut beaucoup à Louis Martel, député de droite.

 

Malgré les pressions, Jean refuse de devenir député, préférant laisser la place à Boccagny dont le PCF semble se méfier. Il devient conseiller général de 1946 à 1951 puis candidat aux législatives de 1958. En 1971 il prend sa retraite pour se consacrer aux associations d’anciens combattants.

 

Dans ce livre Jean Vittoz montre du talent. Les portraits de sa famille, du quartier ou de ses camarades sont émouvants.

Néanmoins, l’émotion ne saurait tenir lieu d’analyse. Ni le courage ou le dévouement. Il faut bien signaler une absence totale de sens critique. Pour Vittoz le Parti est infaillible, comme l’Eglise pour les grenouilles de bénitier. Sur nombre d’événements historiques, rien n’est dit ou si peu. L’essentiel du livre décrit l’enfance et la guerre, sujets suscitant l’unanimité et susceptibles d’offrir une légitimité à un parti affaibli. Mais peu de lignes sur 1936, la Guerre d’Espagne ou la Guerre d’Algérie. Absolument rien sur le pacte germano-soviétique, la Guerre froide ou Mai 1968. Rien sur la situation en Union soviétique. Rien sur les conflits internes au Parti. Que de silences !

 

En somme, un homme à la fois généreux et dévot.


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