05.07.09
Le chemin de l’alpe
Cahiers de Géopoétique
Cahier n°6 printemps 2008

http://www.geopoetique.net/archipel_fr/institut/cahiers/index.html#N6
Parmi les articles, Lionel Seppoloni : Le chemin de l’alpe
Beau texte de quelques pages sur une promenade en montagne, les senteurs, les plantes…
20.07.08
Cingria, La Reine Berthe
CHARLES-ALBERT CINGRIA, LA REINE BERTHE
Editions l’Age d’homme, Lausanne 1992.
Charles-Albert Cingria, romancier et poète suisse (1883-1954).
NOTE DE LECTURE
Dans sa préface l’auteur explique sa conception de l’histoire. Il refuse l’histoire comme science «dénégative». Par là, il accuse ainsi le «rénanisme», du nom d’Ernest Renan, un intellectuel du XIXe s qui tenta une lecture scientifique des évangiles. Le chrétien qu’était Cingria ne pouvait qu’être choqué. Maintenant dans les écoles suisses, on affirme même que Guillaume Tell n’a pas existé, gémit-il. A ce compte-là, il faut considérer que le Pôle Nord lui-même n’existe pas non plus. Pour exister il faut croire. Si l’on insiste sur les faits, c’est le règne de la tristesse, de l’anti-poésie.
On l’aura compris, Cingria n’a rien d’un historien. Celui qui utiliserait son livre pour comprendre le Xe siècle s’exposerait à de sérieuses déconvenues. Il l’avoue lui-même : « c’est donc moins l’histoire que nous nous sommes proposés d’écrire que le témoignage de tour inimitable de ceux qui l’ont primitivement tracée ». Il veut produire « un spectacle », c’est un impressionniste. Ce livre doit être considéré comme un poème, un tableau, une aquarelle.
Cependant il pose de vraies questions. L’histoire totalement objective existe-t-elle ? « Nous ne connaîtrons jamais la calorie propre d’êtres que nous n’avons pas approchés » explique Cingria. Quoique l’on fasse, quoique disent les médiévistes, nous ne connaîtrons jamais vraiment Lothaire Ier mais plutôt l’image que transmettent de lui les textes et les miniatures. « Il ne faudrait dès lors que des images et, pour texte, le document même ».
Depuis Cingria, d’autres auteurs ont montré les limites du rationalisme, ce qui ne veut pas dire qu’il faut abandonner la rigueur. Ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.
Alain Robbe-Grillet, Le Miroir qui revient.
« Le réel est discontinu, formé d'éléments juxtaposés sans raison dont chacun est unique, d'autant plus difficiles à saisir qu'ils surgissent de façon sans cesse imprévue, hors de propos, aléatoire »
Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire.
« Même si j’étais Bismarck qui prend la décision d’expédier la dépêche d’Ems, ma propre interprétation de l’événement ne sera peut-être pas la même que celle de mes amis, de mon confesseur, de mon historien attitré et de mon psychanalyste ».
Paul Ricoeur, Histoire et vérité.
« Nous attendons de l'histoire une certaine objectivité, l'objectivité qui lui convient. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d'objectivité qu'il y a de comportements méthodiques ».
Pour revenir à Cingria, son livre est plaisant, charmant, envoûtant. Il évoque avec sérieux et imagination la politique dans les Alpes du nord vers l’An Mil. Il est aussi question de l’Italie et de Constantinople. Parce qu’il a du style, nous lui pardonnerons son chauvinisme et son traditionalisme.
QUATRIEME DE COUVERTURE
Fille de Bourcard de Souabe, Berthe fut reine de 922 à 937, ayant épousé Rodolphe II, roi de la Bourgogne transjurane, lequel devint également roi de l'Italie franque, ce qui laisse supposer que sa femme le suivit à Pavie, « superbe antique ville », alors sa capitale. Mais il en fut délogé, comme il était d'usage, par Hugues, comte d'Arles et de Provence, qui se fit couronner à Pavie en 926 et qui, pour avoir la paix, abandonna à Rodolphe ses terres de Provence et des Bouches-du-Rhône. D'où un accroissement prodigieux de la Bourgogne helvétique, dont Arles devenait la seconde capitale. A la mort de son mari, Berthe épousa d'ailleurs cet Hugues d'Italie, mais elle le quitta vers 940 pour retrouver avec délectation son Pays de Vaud et ses habitations rustiques.
Dès lors commence sa vie mythique. « Ses moutons lui donnant de la laine. Elle file et tient cette quenouille qu'on lui voit sur les images. » Elle est devenue une sorte de bonne fée, protectrice des humbles, qui apparaît çà et là, de Soleure à Payerne, semant derrière elle les tours, les églises et les couvents.
Charles-Albert Cingria est merveilleusement à son aise dans une histoire de ce genre où il s'agit d'exalter les pouvoirs d'une fée (Berthe) et les vertus d'une sainte (Adélaïde, la fille de Berthe, épouse d'Othon, premier des empereurs romains germaniques). Il fallait sa passion du Haut Moyen Age pour éclairer l'admirable fouillis des intrigues politico-familiales entre les rois et ducs romains germains bourguignons souabes et autres qui forment le tissu habituel de ce stupéfiant Xe siècle. Naturellement, il a lu ce qu'il fallait lire, Liutprand, l'abbé Dey, Muret, Poupardin, Mais il résiste de toute la force de son imagination aux tentatives dépoétisantes des historiographes du XIXe siècle qui ne pensent qu'à jeter le discrédit sur les légendes et les traditions. Il faut au contraire profiter des marges obscures d'un sujet pour lui inventer des structures pittoresques et lui donner les couleurs vraies de la vie. C'est pourquoi, sous la plume de Cingria, ici comme dans son Saint-Gall, comme dans son Pétrarque, l'histoire devient une succulente chronique aux libres contrastes, aux développements inattendus entraînés par un généreux désir de conter, où il entre un peu de science, beaucoup de franche humeur, et une solide dose de poésie.
EXTRAIT PAGE 113
Berthe alors repasse les cols et retrouve dans le Pays de Vaud ses habitations rustiques. Ce retour se situe vers 940-941.
Ses moutons lui donnent de la laine. Elle file et tient cette quenouille qu'on lui voit sur les images quand elle car représentée procédant dans les blés d'or.
On nous dit maintenant – plus maintenant : ne commettons pas toujours l’erreur d'appeler «maintenant» le XIXe siècle – que Berthe ne filait pas, que plus attentivement examinée, cette quenouille que les siècles ont vue sur son sceau était un sceptre. Eh bien ! va pour le sceptre! On comprend très bien qu'une optique de foi dans un adage ait opéré cette transsubstantiation. Il n'y a de réel que ce que l'on perçoit réel. Si on le perçoit autrement et avec méchanceté, le microscope ne fait que vous rendre votre méchanceté. Ah ! mais nous disions adage. En effet, ce n'est qu'à partir de 1850 que les peuples disaient : Au bon temps que Berthe filait. Ils ont répété cela de bouche en bouche toujours – depuis le très vieux temps. Les Lombards disaient aussi : Al tempo che Berta filava, et il ne peut s'agir, comme on l'a insinué, de Berthe, fille de Lothaire et de sa concubine Waltrade, femme, puis veuve d'Adalbert le riche marquis de Toscane, car cet adage est du Nord, pas de Toscane, et puis cette autre femme était trop affectée au démêlement de ses intrigues dans sa superbe pour avoir le temps ni le goût de filer. Quelle rage on a de chercher la petite bête l Mais, au fait, il se peut que la mère de Charlemagne ait filé, que Berthe, femme d'Ulrich, seigneur de Neuchâtel, ait filé, que Berthe, fille de Lothaire, ait filé - très peu mais enfin filé -, que Berthe, fille de Bérenger, ait filé, que Berthe, abbesse de Zurich, ait filé, que Berthe, fille de Conrad le Pacifique, ait filé, que Berthe, nièce de Hugues d'Arles, ait filé, que Berthe, femme de Liétaud, ait filé, que Berthe, mère du comte Thibaut, ait filé, que Berthe, fille de Mathilde et femme de Gérard d'Eguisheim, ait filé... Cela évidemment, puisque non seulement les reines, mais toutes les femmes filaient à cette époque. Ce qu'il y a d'étrange, c'est qu'on veuille à toute force que Berthe n'ait pas filé. C'est comme si on nous disait qu'une baleine n'a jamais pris de bain dans sa vie ou que, du moins, étant donné tel cas, par manque de documents - il faudrait des diplômes - c'est historiquement insoutenable.
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Voir aussi
http://www.fluctuat.net/livres/chroniques01/cingria.htm
http://www.lmda.net/din/tit_lmda.php?Id=3070
15.12.07
Paul Morand et le Rhône
Paul Morand et le Rhône
En bas d’Arcine, se trouve le lieu-dit le Moulin, non loin de Bange. Sur la berge tout en bas au fond du trou se trouve une aire de pique-nique d’où l’on à une belle vue sur l’eau et les montagnes. Il y a rarement beaucoup de monde. Le coin est bien tranquille. Les oiseaux volent au-dessus de l’onde et piquent brusquement pour saisir leur proie. Des poissons acrobates et imprudents font des bonds pour saisir un insecte ou peut-être simplement afin d’épater les copains.
Cela me fait penser à un court texte de l’écrivain Paul Morand, Le Rhône en hydroglisseur ou un Mississipi sans crocodiles, de 1929, publié dans la collection Bouquins chez Robert Laffont. Morand était amoureux de la vitesse et du progrès technique. En 1928 il voyage sur un "hors-bord" de Lyon jusqu’à Aix-les-Bains.
Extraits.
« Soudain mon ami met les gaz : c’est un bruit éclatant d’explosions hors des huit tuyaux d’échappement. Perché en haut de l’armature d’acier, par-dessus nos têtes, le moteur Hispano-Suiza tourne à huit cent tours. L’armature de cuivre de l’hélice fait dans le soleil une gloire d’icône ».
« Parfois il est si large [le fleuve] que je pense au Niger, nappe mi-fluviale, mi-lacustre, et il faudrait être en avion pour s’y reconnaître, à vol d’oiseau, dans les inflexions de ses méandres ».
« L’Ain ! Le noble Bugey ! Les brochets, les carpes naviguant dans leur beurre noir, et les écrevisses dans leur crème. Mecque gastronomique ! Pays de poissons et par conséquent d’abbayes, tombeaux de belles chanoinesses en pierre rouge soutenus par des pleurants, vins blancs légers et foudroyants ».
« Dans une crique qu’un soleil congolais a chauffé tout le jour […] ».
« A ce même moment, perdus dans un paysage primordial, nous cessons d’être des hommes d’aujourd’hui ».
« On m’avait pas trompé. C’est bien le Parana, l’Orénoque, le Ménam ! ».
« Les épopées de Fenimore Cooper me reviennent en mémoire, les Indiens peints en guerre ».
Je pourrai continuer les citations mais le plus simple est que vous lisiez ce court texte.
Paul Morand, Le Rhône en hydroglisseur.
Töppfer en Savoie, 1833
Rodolphe Töppfer à saint-Julien, l’Eluiset et frangy
1833
Au début du XIXe siècle, Rodolphe Töppfer, dessinateur et écrivain genevois, effectua plusieurs voyages avec ses élèves. Il en tira des récits accompagnés de dessins. Voici le début de deux voyages. A chaque fois, le petit groupe part de Suisse et se dirige vers la frontière sarde. La Savoie n'était pas encore française.
[...] « Frangy est un petit bourg grillé qui est environné de vignobles. Nous y faisons une buvette. Buvette, en langage de pension signifie repas improvisé. [...] Mais à Frangy, pays de vignobles, nous arrosons la chose d’un petit vin gazeux, qui, comme l’eau de Seltz, lance au nez des buveurs des bulles d’air, à la grande satisfaction de l’organe. »
«A Saint-Julien, on nous adresse tous au bourreau : ce qui dans la bouche d’un carabinier piémontais, ne signifie heureusement rien de sinistre ; il s’agit tout simplement de bureau où l’on vise les passeports. Nous y passons trois quarts d’heure, après quoi, l’on nous recommande d’avoir soin de nous mettre en règle auprès de tous les bourreaux ultérieurs, car le moment est critique, et à cause de quelques fusées politiques qui ont récemment éclaté ici où là, les carabiniers veillent et la police fait bonne garde. [...]
A l’Eluiset, autre bourreau, celui des douanes. Ici l’on nous fait promettre que nous ne colportons point de doctrines incendiaires, point d’idées de contrebande, point de propagande manuscrite ou imprimée. Nous promettons tout ce qu’on veut, et on nous laisse partir sans seulement ouvrir nos havresacs. En vérité, ce serait le moment de passer du sucre, du tabac, des dentelles, car ces gens pour l’heure n’ont l’oeil qu’aux fusées et aux pétards ».
Voyage à la Grande-Chartreuse en 1833
«Dès Saint-Julien on exhibe, une heure plus loin, la douane, et encore mangeons-nous notre pain blanc le premier. Car, en fait de douane, en fait de passeport, et à la seule condition que vous soyez en règle, allez en Savoie, allez en Piémont, en Lombardie, mais n’allez pas en France, il y a tout à perde et rien à y gagner.
Au Chable, avant de quitter la vallée du Léman, l’on gravit le petit mont qui l’enserre de ce côté. Du sommet de ce mont, l’on voit au loin les tranquilles plages du lac, les rivages enchantés de Vaud, le profil de la côte escarpée de Savoie, et tout près de soi, au pied du mont Salève, la solitaire abbaye de Pommiers à demi enfouie sous les rameaux de quelques hêtres séculaires... Quel beau pays ! Quelle radieuse contrée »
Voyage à Gênes Nouveaux voyages en Zigzag, éditions Paris, Garnier, 1929.
Commentaire
- Les douanes étaient l’objet de critiques qui visaient le passéisme du gouvernement sarde.
- Le régime sarde, rétrograde et protectionniste, craignait l’influence des libéraux étrangers.








