HistoireduVuache

Histoire de la montagne du Vuache en Haute-Savoie. Non loin de Genève et de l'Ain. Au bord du Rhône. Communes de : Eloise, Chene-en-Semine, Arcine, Clarafond, Chevrier, Vulbens, Valleiry, Dingy-en-Vuache, Savigny, Minzier, Jonzier, Vers, Chaumont

Burgondes - HistoireduVuache

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15.12.07

Patrick J. Geary, Quand les nations refont l’histoire

Note de lecture

Patrick J. Geary, Quand les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, éditions Aubier 2004. Traduction par J.-P. Ricard d’un ouvrage dont le titre original est The Myth of nations.

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Ce livre démarre avec un constat peu folichon sur notre temps : épurations ethniques en Bosnie et au Kosovo, montée de la xénophobie et de l’antisémitisme, risque de conflits entre pays de l’Est, minorités paranoïaques. Les années 1890-1913 sont de retour avec dans leur traîne des «identités» narcissiques et hystériques productrices de haines.

Or l’historien, amer, remarque que les discours nationalistes se réfèrent souvent à une vision mythique du Haut Moyen Age. En 1911 le nationaliste allemand Otto-Richard Tannenberg revendique pour l’empire allemand ce qu’il appelle les «Burgondes» de Suisse alémanique. Il entend fonder un immense empire allemand basé sur la race. Dans les années 1920 et 1930 le Français Johannès Thomasset voit dans les Burgondes la justification de son rêve d’une «Grande Bourgogne» racialement germanique, thèse qui comme on s’en doute enchanta les nazis.

La manipulation du passé à des fins racistes continua (Hitler, Milosévic...). Voici pourquoi Geary étudie la notion «d’identité» chez les Romains et les peuples germaniques (donc les Burgondes) entre les IIIe et VIIIe siècles. Il faut nous débarrasser des fantasmes nationaux pour étudier ces sociétés exotiques.

Il y a mille cinq cent ans l’Etat-nation n’existe pas. Au IVe siècle les peuples germaniques vivant à proximité de la frontière romaine ne sont pas homogènes. Il s’agit de bandes disparates et hétérogènes de guerriers uniquement réunis par l’obéissance provisoire à un chef charismatique dont ils espèrent qu’il les conduira à la victoire et au butin. Sinon.... gare à lui... On le zigouillera puis on ira rejoindre un groupe plus chanceux. Les hasards de la guerre amènent les guerriers à vagabonder sans préjugés d’une armée à une autre. Les peuples se font et se défont.

Impossible de décrire exactement cette identité liquide, plurielle, indécise, indéfinissable... Les historiens romains décrivant les peuples germaniques nous induisent en erreur. Ils enquêtent rarement sur le terrain et ne font que répéter des « on-dit ». Ils cèdent à une manie artificielle de la classification. « On peut se demander si les sociétés et les communautés vivant aux frontières du monde romain se seraient reconnues dans les stéréotypes créés par les Romains qui les observèrent » (pages 198).

« Certains détails semblent indiquer que ces peuples parlaient souvent plusieurs langues. (...) La langue ne correspondait pas à la culture et ne jouait pas de rôle déterminant » (p. 52-53). Les indices archéologiques ne sont pas évidents non plus : dans un cimetière burgonde, tel squelette accompagné d’une broche wisigothe est-il celui d’une Burgonde habillée à la mode wisigothe ou celui d’une femme wisigothe vivant parmi des Burgondes ?

Cette variabilité est particulièrement nette pour les «Burgondes», de médiocres guerriers qui subissent défaite sur défaite sans disparaître parce qu’ils savent modifier leurs habitudes et adopter des éléments allogènes. L’absence de sentiment identitaire se voit aussi au fait qu’ils prétendent avoir des ancêtres communs avec les Romains. Etonnant, non ? Le caractère bigarré de ces populations explique pourquoi cartographier les «royaumes» barbares n’a aucun sens. Lorsqu’en 451 Attila se heurte à l’armée romaine d’Aetius, il y a des «Burgondes» des deux côtés et il est probable que ni les langages ni les équipements ne permettraient à un observateur moderne de distinguer ces armées.

L’identité romaine elle aussi est plurielle : les Romains se montrent avant tout attachés à leurs identités de classe, de région, de profession. La principale coupure oppose les libres aux esclaves. Dans les villes gauloises il y a des fonctionnaires venus de provinces lointaines, des marchands syriens, des communautés juives. Les premiers évêques gaulois portent des noms grecs. L’identité romaine ne se rencontre guère que chez les aristocrates et les soldats, deux catégories de globe-trotters. Mais à partir du IIIme siècle l’armée se recrute sur place et refuse souvent d’être déplacée à l’autre bout de l’empire ce qui élimine l’un des fondements de l’unité romaine.

Toutes les identités sont soumises à des influences extérieures. La présence romaine refabrique l’identité des peuples vivant à ses marges. Les chefs germaniques deviennent citoyens romains et commercent avec Rome.

En 413 l’empereur accorde aux Burgondes un royaume sur la rive gauche du Rhin. Ils sont fédérés c’est-à-dire qu’ils passent avec Rome un foedus, contrat leur accordant le droit de rester en échange de la surveillance des frontières. Lorsqu’en 443 les Burgondes sont installés ailleurs, autour du Léman, pour défendre les passages alpins contre les Alamans, ils forment une minorité militaire entretenue par l’ex trésor impérial. Leur pression fiscale semble avoir été plus légère et mieux acceptée que jadis celle de l’empereur. Les commandants «barbares» paraissent avoir été moins destructeurs et plus ouverts au dialogue que les chefs militaires romains.

Les Burgondes pratiquent généralement l’arianisme, un christianisme niant la divinité du Christ. Mais il y a aussi des catholiques. Les langues sont nombreuses : le gaulois n’a pas disparu, il y a aussi le latin classique, le latin populaire et des langues germaniques mal connues. La langue burgonde contient probablement des mots latins et hunniques.

Peu à peu s’efface la différence entre Burgondes et Romains. « Les Burgondes perdirent rapidement toute identité culturelle, religieuse ou généalogique spécifique, pour autant qu’ils en aient jamais eu une et au VIme siècle le mot Burgonde semble avoir simplement désigné le possesseur de terres qui avaient à l’origine été partagées entre les Barbares » (p. 145).

A partir du VIe siècle, l’amalgame se fait entre Romains et «Barbares», surtout dans le royaume mérovingien qui vient de conquérir la Burgondie. De puissantes régions autonomes se forment comme la nouvelle Burgondie mérovingienne (qui va jusqu’aux environs d’Orléans !). Le sentiment identitaire (les «Francs », les «Lombards», les «Saxons»...) devient un discours manipulé par les chefs politiques afin de souder et d’encourager les guerriers. Les vieilles dénominations de peuples sont réutilisées même si elles ne correspondent plus à la réalité car les peuples ont évolué. Ces identités imaginaires renforcent l’autorité des élites.

Morale de l’histoire : Les peuples sont en refabrication ininterrompue ; « notre » passé nous est étranger.

Dumézil, Racines chrétiennes de l'Europe

Bruno Dumézil 

Les racines chrétiennes de l’Europe. Conversion et liberté dans les royaumes barbares. Ve-VIIIe siècles.

Fayard 2005.

Note de lecture

Problématique : Comment l’Europe est-elle passée du paganisme au christianisme ?

arton9038_8abeaCertes l’empereur Constantin autorise le christianisme en 311 et l’empereur Théodose le rend obligatoire en 380. Pourtant lorsque Rome s’écroule vers 410, les empereurs et leur administration tatillonne n’ont pas encore converti tous les habitants. Le sort du christianisme reste indécis, en suspens. En effet l’Etat romain avait un côté fasciste qui à la longue aurait peut-être pu provoquer une réaction de rejet contre sa politique. Il persécutait les païens avec la même rage qu’il avait jadis employé contre les chrétiens et avec une efficacité toute aussi incomplète.

Bruno Dumézil pense que les royaumes romano-germaniques succédant à l’empire ont tenu dans le processus de christianisation un rôle essentiel et méconnu. Il examine différentes situations régionales (Francs, Wisigoths…) mais nous ne retiendrons ici que le cas burgonde.

A la fin du IVe s, les Burgondes sont païens et habitent la Germanie. « Ils menaient une vie paisible ; car étant presque tous artisans, ils subviennent à leurs besoins en exerçant leur religion » (dixit Socrate le Scolastique). Le roi démissionne en cas de défaite ou de mauvaise récolte. De braves gars pépére-pantoufle. Cool Raoul.

Mais en 406 l’empire romain est envahi d’ennemis qui tourbillonnent furieusement sur les routes. La panique. Pour stopper de nouvelles incursions, l’empereur installe en 413 une partie des Burgondes comme alliés sur la rive gauche du Rhin, autour de Worms. Etait-ce un bon choix ? Pas sûr. Les Burgondes n’ont jamais été des foudres de guerre.

Pressés sur leur frontière orientale par les Huns, désirant plaire à Rome, les Burgondes, en tous cas leurs élites princières, se convertissent au catholicisme. « Ils vivent avec douceur, avec tranquillité, et sans faire le mal, regardant les Gaulois non comme des sujets mais vraiment comme des frères chrétiens » (Gnose).

Un peu avant 430 ils remportent une victoire contre les Huns. Miracle, on a gagné une bataille, dis donc ! Mais toujours menacés, inquiets, ils veulent s’emparer de la province romaine de Belgique Première (Trèves, Metz) pour s’y réfugier. Quelle gaffe ! L’armée gallo-romaine ne peut tolérer des manières aussi grossières et les écrabouille en 436 puis en 437. Peu après les Huns leur infligent une défaite terrible. De profundis amen. Adios Amigos.

Les Romains installent les débris des Burgondes en Sapaudia, autour du Léman afin de protéger la frontière des Alpes du Nord contre une éventuelle invasion des Alamans. Ce n’est pas l’idéal mais on bouche les trous comme on peut.

Là, une nouvelle dynastie Burgonde arrive au pouvoir et fonde un nouveau royaume. Elle abandonne le catholicisme qui n’a pas protégé son peuple contre les ennemis et se tourne vers l’arianisme, une religion chrétienne adoptée par les Wisigoths qui dominent une partie de l’Europe occidentale. L’arianisme implique une subordination du Fils par rapport au Père. Si cette religion profite aux Wisigoths, on ne sait jamais, ça pourrait marcher pour nous… Chiche qu’on tente le coup ! Le roi burgonde Gondioc épouse donc la petite-fille d’un roi wisigoth.

Mais les Burgondes gardent un côté baba-cool. Leur population est un arc-en-ciel de peuples et de croyances (Burgondes, autres peuples germaniques, Gallo-romains, prisonniers venus d’un peu partout). Le clergé arien, ouvert sur l’extérieur, ne fait pas de prosélytisme, les relations avec les catholiques locaux restent parfaites, les juifs sont reconnus et le paganisme est toléré. Il y a même une religion chrétienne originale, les Bonosiens, qui considère le Christ comme un magicien. Par contre le donatisme, religion chrétienne originaire d’Afrique du Nord, est interdit. Mais c’est la seule exception à cette politique libertaire. Ici ou là, demeurent des païens, pas si marginaux que cela. « Affirmer leur totale disparition implique de supposer des campagnes de conversions intenses et couvrant l’ensemble de la surface des diocèses, ce dont on n’a pas d’attestation claire avant, au mieux, le VIIe s. ».

Il y a aussi chez les Burgondes un côté féministe qui tranche avec le machisme des Romains. Les femmes burgondes sont libres de leurs croyances et rien ne les oblige à pratiquer la religion de leur époux. La plupart des princesses pratiquent le catholicisme ; peut-être viennent-elles de l’ancienne famille royale de Worms et apportent-elles un peu de légitimité à la dynastie nouvelle. « Les Burgondes vivaient selon un régime de matrilinéarité de la religion. La confession de la mère passe aux enfants, sans intervention du père ». Une ouverture d’esprit d’autant plus remarquable qu’à la longue cela aurait entraîné la disparition de l’arianisme dans la famille royale.

Ce bel été ne va pas durer. De sombres rivalités familiales et politiciennes vont briser cet équilibre délicat. Ne sous-estimons pas l’importance du futile dans l’Histoire. Vers 500 le roi Gondebaud, en conflit avec son frère, se rapproche des catholiques romains tout en continuant de respecter les autres religions. Plus tard son fils Sigismond n’aura pas ces scrupules et tournera franchement le dos à la prudence paternelle. En 506 il entreprend la construction d’une basilique à Genève (Saint-Pierre ?). En 508 il se convertit au catholicisme. En 515 il inaugure l’abbaye d’Agaune. En revenant de la cérémonie, l’évêque Avit prononce à Annemasse une homélie rageuse contre les non catholiques. Dis-donc, mon gars, faut pas t’énerver comme cela ! Toutefois, l’année suivante il se calme et recommande de ne pas persécuter.

Au concile régional de 517, on proclame la conversion générale du royaume au catholicisme mais l’existence d’une large population d’ariens est admise et ses églises lui sont laissées, sans doute parce qu’il y avait des aristocrates ariens à la cour. Par contre les bonosiens et les juifs sont victimes de ségrégations. Le pluralisme religieux est condamné.

Récapitulons.

Dans l’ensemble, les rois « barbares » se montrent plus réalistes et plus ouverts que les empereurs romains. Peut-être parce que chez eux l’Etat est moins hypertrophié ? Ils condamnent souvent l’usage de la contrainte en matière religieuse.

En 580 l’évêque Agila, chrétien et wisigoth, prononce ces phrases pertinentes : « Ne dîtes pas du mal de la loi que vous n’observez pas vous-mêmes : car bien que nous ne croyons pas les choses que vous croyez, pourtant nous n’en disons pas de mal, car le respect de telle ou telle croyance ne peut être imputé comme un crime ».

Autres notes de lecture :

http://medievales.revues.org/document1445.html

http://wodka.over-blog.com/article-5718485.html

http://www.esprit-et-vie.com/article.php3?id_article=2071

http://blog.mondediplo.net/2007-04-09-Les-racines-chretiennes-de-l-Europe

http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2006/04/14/01006-20060414ARTMAG90376-les_racines_chretiennes_de_l_europe.php

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